REBATET, Lucien (1903-1972)
Manuscrit
autographe signé « LRebatet »
[Maison centrale de Clairvaux, dept. de l’Aube], mai 1951, 30 p. in-4°, à
l’encre noire
En recto seul ; chaque page est écrite au verso de bordereaux ou d’états de
comptes de l’administration pénitentiaire, tous à en-tête du Ministère de la
Justice.
Petites effrangures et très légers manques marginaux, sans gravité ni atteinte
au texte
En premier jet avec d’innombrables ratures, repentirs, surcharges et rajouts en
marge de la main de Rebatet
Chaque feuillet folioté au crayon bleu typographique au coin supérieur gauche.
Équation
mystique et plaisirs charnels : Un épilogue licencieux et entièrement inédit
des Deux étendards, l’un des plus grands romans de l’après-guerre
« J’ai baisé Yvonne cet après-midi, je l’ai dépucelée, enfilée… Je ne pensais pas à mal, j’avais beaucoup bandé avant-hier »
Seul fragment connu du roman aujourd’hui en mains privées
« Il y a deux sortes d’hommes : ceux qui ont lu Les Deux Étendards, et les autres. » (François Mitterrand)
Les Deux Étendards parait chez Gallimard en 1952. Malgré le soutien de Paulhan, le roman connaît une faible diffusion du fait de l’engagement collaborationniste et des positions violemment antisémites de son auteur durant l’Occupation. Commencé à Sigmaringen, Rebatet achève son ouvrage en prison, à la centrale de Clairvaux, au cours de l’année 1951. D’inspiration autobiographique, le roman est une peinture de la bourgeoisie lyonnaise des années 1920. Il raconte la rivalité amoureuse entre deux amis : Régis Lanthelme, qui se destine à la prêtrise dans la compagnie de Jésus, personnage inspiré de François Varillon, et Michel Croz, agnostique virulent, inspiré de l’auteur lui-même. Tous deux sont amoureux de la même jeune fille : Anne-Marie Villard, inspirée quant à elle de Simone Chevallier. Rebatet exalte et idéalise dans son récit un passé qui, dans la réalité, fut moins reluisant. Dans son article « Les Deux Étendards : libération, masturbation, profération » (Les Deux Étendards – Le Chef-d’œuvre inconnu de Lucien Rebatet, dir. Y. Reboul, Roman 20-50, 2017), Jean-François Louette souligne : « à l’issue de sa relation avec Simone, Rebatet est encore puceau, il ne l’a pas possédée […] l’enjeu est [dans son roman] de corriger ou de compenser le passé vécu […] de revivre, d’intensifier, et de modifier les souvenirs : à Paris, Michel a déjà, lui, connu plus d’une femme ; Rebatet regrette de ne pas avoir eu (comme disait Stendhal) Simone : Michel non seulement l’aura (devenue Anne-Marie), et la fera jouir, mais il nous est peint comme se payant le luxe de renoncer à plusieurs conquêtes tout acquises (sa cousine Marie-Louise, Yvonne Ageron, telle rousse charnue à l’hôtel Carlton). »
Notre manuscrit
est une variation (sous forme d’épilogue) hautement érotique d’un épisode du
chapitre XV du roman, intitulé « L’Équation mystique ». Dans le chapitre
publié, Régis et Anne-Marie, qui vivent une relation mystique, présentent à
Michel une amie d’Anne-Marie, Yvonne, dans l’espoir que Michel et Yvonne
puissent vivre une relation similaire. L’équation est présentée ainsi dans le
chapitre: « R + A.M. = l’infini / Y + M = R + A.M / donc Y + M =
l’infini ». Cependant, même si Michel a du mal à prendre au sérieux les
projets de ses amis et s’il n’est pas séduit par Yvonne, il comprend que, sans
vraiment s’en rendre compte, Yvonne le désire sexuellement, ce qui excite
fortement le garçon, qui parvient toutefois à se contrôler.
Rebatet précipite les événements à une vitesse effrénée dans cette fin
alternative. Dans la version publiée de l’œuvre, contrairement à ce qui est
décrit dans le présent manuscrit, Michel et Yvonne contrôlent leurs désirs et
n’ont pas de relation physique. Il faudra en outre attendre des centaines de
pages pour que Régis et Anne-Marie se séparent, que Michel couche avec Anne-Marie
et qu’il devienne écrivain. Dans notre épilogue inédit, Michel ne peut résister
au désir trop évident d’Yvonne et succombe à la tentation, si bien que
l’équation est maintenant devenue: « A.M. + R = l’infini, mais Y = M =
M/Y! ». Rebatet laisse libre court à une véritable frénésie sexuelle entre
les deux amants qui, ne pouvant résister à la tentation, renouvellent par cinq
fois leurs rapports sexuels dans la même après-midi. De plus, Michel nargue son
ami Régis, écœuré et jaloux : « J’ai baisé Yvonne cet après-midi, je l’ai
dépucelée, enfilée… Je ne pensais pas à mal, j’avais beaucoup bandé avant-hier
».
En tête du
manuscrit, Rebatet rédige une dédicace à Louis Barellon (1915-1993) : « À mon
ami Louis, sixième lecteur, ce petit texte qui l’a amusé. Pour marquer la date
du 11 mai 1951, comme promis, LRebatet. » Surprenante dédicace s’il en est,
compte tenu que ce dernier n’apparaît ni dans la biographie ni dans aucun
ouvrage consacré à l’écrivain. On connaît toutefois une lettre de Rebatet à
Barellon de de l’année 1954 dans laquelle l’écrivain le décrit comme « un grand
gaillard de Stéphanois ».
Quoi qu’il en soit, les deux hommes furent nécessairement assez proches pour
que Barellon devienne le dédicataire de cet épilogue sous forme de fantaisie érotique.
Les deux hommes firent probablement connaissance à la prison de Fresnes ou
celle de Clairvaux. Officier de la milice française, Barellon s’engage sur
ordre, en 1943, au 1er Régiment de France, où Darnand place ses informateurs.
Il prend part à de nombreuses opérations antimaquis en Haute-Savoie avant
d’être nommé, en février 1944, chef départemental adjoint de la Milice
Française du Jura. Replié en Allemagne pendant l’arrivée des alliés, il intègre
la Waffen-SS en novembre 1944. Capturé à Bolzano, dans le nord de l’Italie, en
mai 1945, il est sévèrement condamné par la Cour de justice de Besançon l’année
suivante. Barellon fait partie des derniers graciés et retrouve la liberté en
1955.
Le manuscrit et
l’épreuve tapuscrite des Deux étendards (ainsi que l’ensemble des
archives manuscrites de Rebatet) ont été légués à l’IMEC par Nicolas d’Estienne
d’Orves, ayant-droit de l’écrivain. Au manuscrit de l’œuvre s’ajoutent une
centaine de pages qui constituaient l’épilogue original du roman, finalement
écarté par Rebatet. Cette première fin alternative est par ailleurs l’objet
d’un article de Pascal Ifri (ibid. : L’épilogue sartrien des Deux Étendards
: une présentation de la fin originale du roman).
Le présent corpus de trente pages est donc à ce jour le seul fragment connu du
roman encore en mains privées.
Provenance :
Coll. particulière