"ANONYME"
Les crimes des rois de France (depuis le commencement de la monarchie jusqu'à Charles X inclusivement) et Les crimes des reines de France (depuis le commencement de la monarchie jusques et y compris Marie-Antoinette).
Paris, Lemoine, 1830, 242 pp + 279 pp.
2 volumes, in-12, demi-chagrin marron, dos lisse avec titre et filets dorés. Gravure en frontispice sur chaque volume. « "Les Crimes des rois de France" et "Les Crimes des reines de France" en deux volumes constituent un ouvrage de littérature politique radicale et républicaine, publié chez Lemoine en 1830, date qui est elle-même un événement. Ces deux textes appartiennent à une tradition pamphlétaire antimonarchique dont les racines plongent dans la Révolution française. Dès 1791-1792, des brochures intitulées "Les Crimes des rois de France" et "Les Crimes des reines de France" circulent à Paris, alimentant la propagande républicaine et préparant les esprits au procès et à l'exécution de Louis XVI et Marie-Antoinette. L'édition Lemoine de 1830 est une réédition politique délibérée, publiée dans le contexte immédiat de la révolution de Juillet qui vient de renverser Charles X, dont le nom figure explicitement dans le titre, signe que le texte a été actualisé ou augmenté pour l'occasion. Ces deux textes ont une histoire éditoriale complexe qu'il convient de démêler. "Les Crimes des rois de France" est attribué dans certaines éditions à Louis-Marie Prudhomme (1752-1830), journaliste révolutionnaire, éditeur des Révolutions de Paris, l'un des grands pamphlétaires de la période 1789-1794. L'ouvrage originel date de la période révolutionnaire et constitue une charge systématique contre l'ensemble de la monarchie française, souverain par souverain, depuis les Mérovingiens jusqu'aux Bourbons, présentant chaque règne comme une succession de crimes, de tyrannies et de forfaits commis contre le peuple (Louis La Vicomterie est parfois soupçonné d'être l'auteur des "Crimes des rois", hypothèse inscrite sur quelques fiches de bibliothèques françaises. Cependant, son éditeur de 1834 récuse formellement cette responsabilité). "Les Crimes des reines de France" est attribué à Louise-Félicité Guynement de Kéralio, dite Louise Robert (1756-1822), femme de lettres et militante républicaine, l'une des rares femmes à avoir joué un rôle actif dans la presse révolutionnaire. Son texte, publié en 1791, applique la même grille de lecture aux reines et régentes de France, culminant avec le portrait au vitriol de Marie-Antoinette, présentée comme le parangon de la reine criminelle et dépravée. Ce texte est l'un des documents les plus violents produits contre la reine avant son exécution. La date de publication, 1830, est fondamentale. Les Trois Glorieuses (27-28-29 juillet 1830) viennent de renverser Charles X, dernier roi Bourbon de la branche aînée, et d'installer Louis-Philippe sur le trône. La France est en ébullition politique : les républicains, les bonapartistes et les orléanistes s'affrontent sur la forme du régime à venir. Republier en 1830, au lendemain immédiat de la révolution de Juillet, un réquisitoire systématique contre tous les rois et toutes les reines de France jusqu'à Charles X inclusivement est un acte politique d'une clarté absolue. C'est dire : la monarchie dans son ensemble est criminelle par nature, Charles X en est la dernière et logique incarnation, et la révolution qui vient de se produire est historiquement justifiée. L'éditeur Lemoine prend position dans le débat politique de l'heure avec un instrument éditorial soigneusement choisi. La mention "jusqu'à Charles X inclusivement" dans le titre des Crimes des rois implique que le texte a été augmenté ou actualisé pour l'édition de 1830 avec un chapitre sur Charles X ajouté au texte révolutionnaire originel. Cet ajout est lui-même un document historique sur la réception de la révolution de Juillet dans les milieux républicains. La maison Lemoine, active à Paris dans les années 1820-1830, est spécialisée dans la littérature populaire, politique et de colportage, livres bon marché, brochures, rééditions de textes révolutionnaires. Publier ce type d'ouvrage chez Lemoine, c'est viser un public populaire et républicain, non les bibliophiles ni les érudits. L'objet est conçu pour circuler, être lu, prêté, transmis, ce qui explique la fragilité habituelle des exemplaires conservés. Ces deux textes sont des documents historiques de première importance pour l'histoire de la propagande républicaine et antimonarchique française, de la Révolution à la Monarchie de Juillet. Ils appartiennent à ce corpus de littérature politique radicale que les bibliothèques nationales conservent précieusement. La chercheuse Éliane Viennot précise que cette édition de 1830, plus mesurée que la suivante (1831), est la première version de cette réécriture post révolutionnaire (deux autres versions suivront : 1831 et 1839). La réunion des deux textes ensemble est éditorialement significative : rois et reines forment un diptyque accusatoire qui couvre la totalité de la monarchie française dans ses deux dimensions, masculine et féminine, politique et domestique, publique et privée. Le portrait de Marie-Antoinette dans les Crimes des reines mérite une attention particulière : il est l'un des textes les plus virulents de la littérature antiparlementaire et antimarieantoiniettiste de la Révolution, et constitue une source primaire incontournable pour l'historien de la reine et de sa légende noire. De même, le chapitre sur Charles X ajouté en 1830 est un document sur la façon dont les républicains de la Monarchie de Juillet construisaient rétrospectivement la légitimité de leur victoire. Irrégulières rousseurs au papier, les gravures en frontispices sont en très bel état et exemptes de rousseur, brochage intègre. Bon ensemble. |