Lettre autographe signée de l'homme de lettres & journaliste Serge GROUSSARD (1920-2016), né et mort à Niort (Deux-Sèvres); adressée à Jean GALTIER-BOISSIÈRE (Paris, 1891 - Neuilly-sur-Seine, 1966), romancier, polémiste, peintre et journaliste, créateur du périodique satirique Le Crapouillot, puis un temps journaliste au Canard enchaîné.

                                  4 pages de 27x21,5 cm (restes de montages sur onglets en marges gauches).

                                  Relative à l'amputation de la jambe droite de celui-ci, à l'hôpital Broussais en février 1963, pour cause d'artérite brutale.

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                                  Le 1er avril 63

                                  Cher Grand V.D., chère Charlotte, je voudrais vous dire mille choses, et d'abord que je vous aime beaucoup tous les deux, et que j'ai été si sensible à l'honneur que vous m'avez fait en me permettant de venir à Broussais. Monique, elle, c'est différent, elle ne vous avait jamais perdu de vue; moi non plus d'ailleurs, jamais. Mais -- merci, quoi !

                                  Voyons, comment être à la fois utile, court, et ne pas faire éclater de rire le plus dynamique malade qu'ils aient vu, là-bas à l'hôpital ultra-moderne ?

                                  Ecoutez : ce que je tiens à ce que vous sachiez, et ce n'est pas de la littérature... Voici : si vous avez besoin, ou plutôt si vous avez envie de mon petit nom pour n'importe quoi : d'accord. Un article dans Crapouillot, "petit" compris. Une correction d'épreuves. Un renseignement difficile à dégoter : je me mettrai en marche au premier signe. Si je ne suis pas à Paris, Monique me joindrait illico et ça serait pareil.

                                   Il faut tout de même que je vous avoue ceci : jamais je n'ai rencontré un courage aussi élégant, aussi admirable, que celui du grand Jean Galtier-Boissière. Etre amputé dans ces conditions à 71 ans, ça en aurait donné un coup au moral de presque tous les conscrits : et vous, au contraire, vous en profitez pour nous servir une formidable leçon d'âme et de cœur. Le résultat, c'est que le V.D. va surmonter de façon éclatante l'épreuve, et faire comme mon oncle, qui patte coupée (en haut de la cuisse !) à la soixantaine, approcha les cent ans, parce que, répétait-il, "ce n'est quand même pas une raison pour ne pas surveiller les champs !"

                                    Autre chose : vous nous avez dit que vous projetiez de suspendre la périodicité du Crapouillot à la fin de l'année. Moi, pour qui Jean Galtier-Boissière, je l'ai écrit voilà quatorze ans, après avoir -- grâce à vous, allez, j'ai la mémoire fidèle -- obtenu le prix Claude-Blanchard, moi pour qui Jean Galtier-Boissière, c'est le plus beau chêne de la forêt des combattants des Lettres, c'est la haute légende, c'est la noblesse de la solitude et la puissance du rire éclatant qui tonne, -- moi je vous dis rescpectueusement : ne faites pas ça, il ne faut pas. Si vous sabordiez le Crapouillot, vous tueriez quelque chose d'essentiel; vous avez inventé et façonné un ton, un angle de vue, un non-conformisme, une indépendance, uniques au monde. Pourquoi punir vos innombrables suivants, vos disciples ?

                                    Hier, je racontais votre magnifique vitalité à Robert Lazurick. La première chose qu'il m'a demandée : "Est ce que Galtier continue Le Crapouillot ?" "Bien sûr ! ai-je dit. Le prochain numéro va paraître à la date prévue. Et il sera comme ça !" "Ah, bon ! Alors je vais me régaler. Je suis un lecteur depuis toujours du Crapouillot..." Vous me disiez : "Qui pourrait m'acheter le Crapouillot sans le saccager ?" Moi je vous dis, et ça aussi, c'est très important que je vous l'écrive : A condition que vous gardiez la barre, même en souffrant plus que jusqu'à présent, je vous fiche mon billet que vous trouveriez des gros bras indépendants, genre Lazurick, qui vous paieraient le bon prix Le Crapouillot. Si vous saviez comme je l'ai senti avec les Lazurick ! Alors, là encore, moi je n'ai pas l'habitude de faire des salades, ça ne m'est jamais arrivé de ma vie, et de toute façon le pire jeanfoutre n'oserait pas en agir de la sorte avec Jean Galtier-Boissière, -- là encore, dites-vous que si vous le voulez toujours, eh bien ! je suis prêt à foncer chez Lazurick -- un chic type, qui s'est battu comme un lion en 14/18, et qui toute sa vie a dit merde à la Légion d'honneur, gardant cependant se médaille militaire et ses citations (nombreuses); un type difficile à cerner, rancunier (sa haine contre P. Brisson !), fidèle à ses amitiés, F.°. M.°. je le jurerais (la Grande Loge ?), fier d'avoir monté la rampe en partant de zéro, lui fils de fripiers de la rue des Rosiers m'a-t-il dit (2) -- à foncer chez lui, donc, et à lui dire: "Je sais que vous tenez à ce que continue Le Crapouillot. Avec J. G-B. Celui-ci, d'après ce que je crois, le vendrait, car il en a marre des problèmes de gestion. Combien ?"

                                     Combien : langage qu'un homme comme Lazurick entend à merveille. 

                                      Voilà. Et puis, croyez-moi, il y en a d'autres que lui, qui ne voudraient pour rien au monde que votre monument (1) disparaisse. Croyez-le bien.

                                      Mais du moment que vous allez récupérer le plus prodigieux dynamisme de Paris...

                                      Allons, il faut m'arrêter de vous dire que j'ai si hâte de vous retrouver là-haut place de la Sorbonne, avec vos colères, vos insultes, vos histoires inouïes, votre cadre unique et railleur, votre table merveilleuse, et cette poésie douce-amère, grinçante et poulbote, qui n'appartiendra jamais qu'à vous. Charlotte la belle blonde nous servira des plaisanteries et des plats qui, rien que d'y penser, me mettent l'eau à la bouche, et vous me ferez apporter au dessert, sous l'œil rond de Jeanson le Prince Inégalable, un télégramme daté de la veille, posté de Honfleur, et signé, ... de qui, cette fois ? Et je vous enverrai dix pages de respectueuse, de profonde amitié, ô vous que j'admire comme le plus impérieux des grands chênes.

                                        Je vous embrasse tous les deux.

                                                                                        Serge GROUSSARD

(1) J'avais mis un "ne" grammaticalement absurde.

(2) Des défauts, bien sûr, autant que les purées de nous-z-ôtres... si ça vous ineressait, j'en aurais un plein panier à vous énumérer, à la chaîne.

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Serge Groussard est un homme de lettres et journaliste français né le  à Niort (Deux-Sèvres) et mort le  dans la même ville].

Biographie

Fils du colonel Georges Groussard et de Véra Bernstein-Woolbrunn, Serge Groussard fait ses études à l’Institut Calvin à Montauban, au lycée de La Rochelle et au lycée Gouraud à Rabat, puis à la Faculté des lettres de Paris, et enfin à l'École libre des sciences politiques.

En , il est engagé volontaire pour la durée de la guerre, et participe comme élève officier d'infanterie aux combats sur la Loire. Agent de renseignements de la Résistance, il est arrêté en janvier 1943 par la Gestapo, condamné à trente ans de prison et déporté en Allemagne.

Il racontera cette expérience dans son premier ouvrage paru en 1946 : Le Crépuscule des vivants. Proposé au Prix Goncourt, il y obtint 3 voix contre 4 pour Histoire d'un fait divers de Jean-Jacques Gautier. Proposé au Prix Femina, il y obtint 7 voix contre 11 pour Le Temps de la longue patience de Michel Robida. Il obtiendra ce dernier prix en 1950 pour son roman La Femme sans passé.

Tout en gagnant sa vie, il termine Sciences Po, une licence ès lettres (classiques) et une licence d'anglais, et prépare l'agrégation d'anglais avec pour maître Raymond Las Vergnas. Il réussit plusieurs concours entre autres celui de l'École nationale d'administration (Ena), promotion France Combattante, 1946-47, mais il abandonne vite la fonction publique pour l'écriture.

En 1953 Serge Groussard est parachutiste militaire. D’octobre 1956 à octobre 1957 puis rappelé volontaire en 1959, lieutenant puis capitaine en Algérie, à laquelle il a consacré un récit Écrivain.

Sa carrière est consacrée au roman et au grand reportage pour Le Figaro de 1954 à 1962 ; pour l'Aurore de 1962 à 1969. Il devient ensuite conseiller et chroniqueur au Figaro de 1969 à 1975.